Forcément, nous étions ensemble à la maternelle. Pascaline était capricieuse, colérique, elle piquait les cubes des potes pour faire son tas, mais on ne pouvait s'empêcher de l'aimer.
Elle avait un regard de chouette éblouie, et quand par miracle elle souriait, on avait l'impression que le ciel s'ouvrait après une période de déluge, pour laisser le soleil envahir nos pauvres vies de lardons mal torchés.
La maîtresse, Mlle Latouf-Risez, l'avait prise en grippe assez rapidement.
Faut dire que Pascaline faisait exprès de ne pas dormir pendant la sieste, de jeter son lait sur la robe de Latouf.
Maman travaillait tard, elle était infirmière. Papa quant à lui sortait de l'usine pour rentrer au bistro, ce qui fait que c'est la concierge (eh oui, il y en avait encore beaucoup à l'époque, et on les appelait pas gardienne d'immeuble) qui venait nous chercher.
Je ne pouvais pas la voir... Pourtant, quelle beauté! Elle sentait la vinasse et les dessous de bras, avec en plus une tite odeur de p'tite fille négligée. Elle louchait, avait les cheveux graisseux rassemblés en paquets, les jambes bleues (je savais pas que ça s'appelait des varices), et des ongles endeuillés de plusieurs générations de matous.
Si l'on ajoute à ce beau tableau sa voix de marchande à la criée, et le fait que j'étais son "p'tit porlutche" (elle était du Nord, et un porlutche c'est une quéquette), vous imaginez bien à quel point j'adorais qu'elle vienne nous chercher
Pascaline s'en foutait complètement. Elle était si contente de rentrer à la maison qu'elle aurait donné la main à Dracula...

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